Hypersensibilité et masculin : quand ressentir devient un défi

Depuis quelques mois, je reçois de plus en plus d’hommes au cabinet.

Ils restent minoritaires par rapport aux femmes, mais leur présence est suffisamment marquée pour m’interroger. Fait intéressant, chez les enfants, je n’observe pas cette différence. Les garçons et les filles présentent des sensibilités comparables, qu’elles soient émotionnelles, sensorielles ou corporelles.

Alors pourquoi retrouve-t-on davantage de femmes que d’hommes parmi les adultes qui osent parler de leur hypersensibilité ?

Les hommes sont-ils moins sensibles ?

Je ne crois pas que les hommes soient moins sensibles.

Je crois surtout qu’ils ont souvent appris plus tôt à ne pas le montrer.

Dès l’enfance, les messages sont nombreux : « sois fort », « ne pleure pas », « ne te laisse pas faire », « prends sur toi ». Même lorsque ces phrases ne sont pas prononcées, elles sont parfois présentes dans les regards, les attentes ou les modèles proposés.

Pour beaucoup d’hommes que je rencontre, la difficulté n’est pas tant de ressentir que d’autoriser ce ressenti à exister.

Ils perçoivent les tensions d’un groupe, absorbent l’ambiance d’une pièce, sont touchés par les émotions de leurs proches ou ont besoin de calme pour récupérer.

Pourtant, ils ont souvent appris à fonctionner comme si tout cela n’existait pas.

Quand le corps parle à la place des émotions

À force de contenir, de minimiser ou de rationaliser ce qui est ressenti, le corps prend parfois le relais.

Fatigue persistante, irritabilité, migraines, troubles digestifs, tensions musculaires, difficultés de sommeil ou sentiment d’être constamment en vigilance deviennent alors les premiers signaux visibles d’une sensibilité longtemps mise de côté.

Nombreux sont les hommes qui arrivent au cabinet sans parler d’hypersensibilité.

Ils consultent pour du stress, une surcharge professionnelle, des difficultés relationnelles, un épuisement ou une sensation de décalage avec leur environnement.

Puis, au fil des séances, ils découvrent que cette intensité de perception qui les accompagne depuis toujours n’est ni une faiblesse ni un défaut de caractère.

Elle fait simplement partie de leur fonctionnement.

Une autre façon d’entrer dans l’accompagnement

Je remarque également que beaucoup d’hommes ont appris à privilégier l’action plutôt que l’expression.

Lorsqu’on leur demande ce qu’ils ressentent, ils répondent souvent ce qu’ils pensent.

Lorsqu’on les interroge sur leurs émotions, ils expliquent la situation.

Il ne s’agit pas d’un manque d’intelligence émotionnelle, mais souvent d’un manque d’habitude.

Mettre des mots sur ce qui se passe à l’intérieur peut demander du temps, de la confiance et un espace où ils ne se sentent pas jugés.

Lorsque cet espace existe, les échanges deviennent souvent d’une grande richesse.

La sensibilité : une faiblesse ou une ressource ?

Dans une société qui valorise la performance, la maîtrise et la capacité à avancer malgré tout, reconnaître sa sensibilité peut parfois être vécu comme un risque.

Pourtant, les hommes que j’accompagne me montrent régulièrement l’inverse.

Lorsque cette sensibilité est comprise et apprivoisée, elle devient une véritable ressource.

Capacité d’écoute, intuition, créativité, empathie, sens de l’observation, finesse relationnelle ou encore capacité à percevoir ce qui ne se dit pas : autant de qualités souvent présentes chez les personnes hypersensibles.

L’enjeu n’est donc pas de devenir moins sensible.

L’enjeu est de pouvoir être sensible sans avoir à se cacher.

Et si nous changions notre regard sur le masculin ?

Je rêve d’un monde où un garçon pourrait dire qu’il est touché, inquiet, ému ou dépassé sans que cela remette en question sa valeur ou sa masculinité.

Un monde où l’on apprendrait autant à reconnaître ses émotions qu’à résoudre ses problèmes.

Un monde où la sensibilité serait considérée comme une compétence humaine plutôt qu’un trait associé à un sexe ou à un autre.

Au cabinet, je rencontre des hommes qui ont longtemps cru qu’ils devaient choisir entre être forts et être sensibles.

Avec le temps, ils découvrent qu’ils peuvent être les deux.

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